Brazza au coeur de l’Afrique (2)
13 novembre 1875. Lambaréné. Delta du Congo
“Le roi m’écoute en fumant sa grande pipe, qu’un gamin rallume au charbon, il aspire longuement puis renvoie sa fumée par petites bouffées rapides. Un quart d’heure se passe sans qu’il ne daigne rompre sa béate tranquillité. Enfin la pipe passe en voyage circulaire, elle va faire une station à chaque bouche. Le moment est venu d’écouter la réponse royale“
Rénoké, roi des Inengas, donne finalement son accord au jeune explorateur de 25 ans. Il lui octroie 120 pagayeurs afin de remonter, jusqu’aux limites de son territoire, le fleuve Ogôoué. En partant à la recherche des sources du fleuve Congo, Brazza réalise un rêve, celui d’achever le voyage du lieutenant Aymiès dont le récit avait enflammé son enfance.

C’est le début d’un périple de 3 ans dont il reviendra “marchant pieds-nus dans le désert, les jambes couvertes d’ulcères, tremblant de fièvre” mais accueilli en héros par les peuples de la côte pour avoir travaillé à la libération de centaines d’esclaves. Inauguration d’une légende qui s’achèvera 30 ans plus tard dans l’amertume lorsque l’enrôlement forcé des anciens esclaves dans les exploitations coloniales de caoutchouc et de café poussera Brazza au départ et au désespoir.
Les premières semaines sont éprouvantes. Il se plaint régulièrement (outre les moustiques) des chicaneries, de la ruse et de la défiance de son équipage et de ses premiers hôtes. Mais quelle population “ne verrait pas dans les tentatives des blancs un danger très sérieux pour la consécration de leurs privilèges et ne chercherait pas également à s’armer de ruse?” concède-il.
Brazza ne va pas commettre l’erreur classique de nombre d’européens. Face à “l’extraordinaire” il cherche à comprendre et ne condamne pas.

Il découvre des cultures à part entière, avec leur art, leurs croyances, leurs techniques… Brazza est autant sensible au raffinement des parures et bracelets M’Fans, à la pose fière des guerriers tatoués Obambas ou à la coquetterie des femmes Okandas, dont la coiffe exige deux jours de travail (”La coquetterie du monde civilisé n’a pas été seule à inventer les chignons, les faux cheveux et les changements de mode“)…qu’aux talents culinaires de ses hôtesses.
En face, l’étonnement est constant.
Chez les Bingimili, ” le soir arrivé, je dois faire également devant témoins mes préparatifs de nuit : la curiosité des spectateurs n’est satisfaite que lorsque tous découvrant mes pieds nus, s’écrient : il a cinq doigts! ”
Chez les Fans qui le voient, en première analyse, comme un être intermédiaire entre les humains et les peuples fantastiques qui vivent au fond de l’eau, il parvient à entamer un dialogue. Mais “plus mystérieux pour eux encore, quand je leur dit que les blancs ont un pays où rien ne manque, ils ne pouvaient s’expliquer pourquoi nous l’avions quitté“
Après avoir lutté un mois contre une violente fièvre, période où il est pris totalement en charge par un village, il reprend sa route.

Arrivé en pays Oumbété, l’ingénieur Brazza est aux anges :
“Quand j’arrivai l’après-midi, je trouvai cent à cent cinquante hommes qui étaient venus m’attendre à la plage. A notre vue, leur étonnement fut grand, mais ma surprise ne fut pas moindre en apercevant un magnifique pont de lianes suspendu d’une rive à l’autre de la Passa. D’où ont-ils appris ce système de suspension si conforme à l’art de l’ingénieur? Rien n’y manque, culée, piliers, tablées, tirants. Tout est complet et solide“
Face à la polygamie, à l’esclavage ou au cannibalisme, son attitude se veut ”scientifique”. Il distingue par exemple une forme mercantile de l’esclavage qu’il combat mais qu’il oppose à une forme originelle qui relève selon lui d’une “justice primitive” : au départ, l’ennemi ou le coupable était tué et mangé, ici il est le plus souvent vendu….et Levi-Strauss ajouterait que chez nous il est enfermé et coupé de la société, chose jugée très cruelle aux yeux de ces peuples…
Il décrit en plusieurs endroits la condition féminine et s’émeut de leur sort (précocité des mariages traditionnel, travaux pénibles, vente de femmes…) Mais là aussi il ne brandit pas le drapeau civilisationnel. Il relie le statut des femmes à l’état rudimentaire des techniques de production, comme l’anthropologue Georges Balandier le confirme dans “Afrique ambigue”: dans ces sociétés les relations humaines sont très directes car peu médiatisées par les choses que l’on peine à produire en abondance. ”Les humains circulent autant que les biens” entre des groupes qui cherchent à bâtir des liens sociaux, limitant ainsi la liberté des femmes. Situation qu’il souhaitera modifier sans toutefois brutaliser ces sociétés.

kohnlili dit :
J’avais lu avec ravissement, étant enfant, une vie de Savorgnan de Brazza. Ce que j’apprends de lui ici me ravit. Si seulement tous les “colonisateurs” avaient été comme lui ! N’oublions pas ce héros.