Tourbillon sécuritaire
Centres fermés, peines plancher, tests adn, responsabilité pénale des mineurs…l’agenda politique donne priorité aux questions de sécurité. “Tolérance 0″ pour les uns ou “Ordre juste” pour les autres, le temps n’est plus à “l’angélisme” ou au “laxisme”.
L’heure est grave car selon certains nous assistons à l’ensauvagement de notre société caractérisé par l’ effondrement de la notion d’autorité.Une à une s’estomperaient les frontières qui naguère encore séparaient les enseignants des élèves (le “pédagogisme de 68 qui a tout détruit”), les hommes des femmes, La Culture des cultures (”maintenant tout est culturel y compris le rap”), L’Histoire des mémoires (”l’anticolonialisme est une sorte de haine de soi”), Le Français des étrangers (”être français ça se mérite”)…voilà l’air du temps.
Ce” tsunami” porte un nom : la passion égalitaire, pour reprendre l’expression d’Alexis de Tocqueville.Ce qui est en cause c’est la démocratie et la facilité avec laquelle elle “donne des ailes” à toutes les revendications (”société de grogne et de créances comme le maugrée Finkielkraut”) et “nivelle par le bas” toutes les valeurs.Il y a 40 ans, on brandissait Karl Marx, aujourd’hui c’est Tocqueville qui est rabâché, simplifié, détourné.
Nous avons la prétention d’avoir lu Tocqueville et nulle part nous n’y avons trouvé ce pessimisme radical, cette cloture de la pensée. Non seulement l’ouvrage “De la Démocratie en Amérique” ne valide pas les obsessions de ces “néoconservateurs” mais il brosse un portrait des dangers menaçant la démocratie qui leur correspond trait pour trait.
Les démocraties sont décrites au plan économique commes des sociétés efficaces, productrices de richesses et de prospérité dont les retombées permettent l’éclosion d’une vaste classe moyenne. Le plus grand nombre ayant accès à une propriété, même médiocre, rien n’est plus craint qu’une révolution, les temps agités sont révolus.
Les individus ont un sens aigu de leur égale dignité. Aucune hiérarchie ne va de soi et doit être justifiée par la raison, ou un mérite particulier. La méritocratie permet de supporter les inégalités sociales, chacun ayant l’espoir de s’élever ou de hisser ses enfants au delà de sa condition. La société étant gouvernée dans l’intérêt du plus grand nombre, et personne n’étant assuré de conserver sa position sociale, des filets de protection sociale sont mis en oeuvre pour assurer à tous un minimum.
Et pourtant…une insatisfaction lancinante taraude l’homme démocratique. Elle a deux visages:
L’esprit de comparaison et le ressentiment , comme aurait dit Rousseau : les progrès de l’égalité révèlent les plus petits écarts et on n’est jamais tant heurté que par les inégalités qui se dessinent à l’intérieur d’une même catégorie.Cette forme dégradée de la justice sociale a été activée par la majorité actuelle dont la première réforme a consisté à opposer les salariés du privés à ceux du public ou encore à opposer salariés modestes et bénéficiaires de minimas sociaux. C’est le narcissisme des petites différences, dont parle Freud, qui rend l’homme démocratique colérique et trépignant de jalousie
L’isolement et la quête fébrile de sécurité. Les individus se replient sur la “petite société” qui les entoure (famille, amis…) et aspirent à jouir tranquillement des fruits de leur travail.
La violence interindividuelle est pourfendue mais cette quête de sécurité est sans limite car le seuil de violence toléré ne cesse de diminuer. En effet, à mesure que les violences les plus primaires sont évacuées des rapports sociaux, apparaissent au grand jour les infractions de moindre intensité qui subsistent encore. Plus on est en sécurité ….plus on a soif de sécurité…
Une telle inflation de la pénalité (décrite par Emile Durkheim) peut conduire les individus à sacrifier leurs libertés pour conserver le bénéfice de leur confort (la passion de l’égalité est supérieure à celle de la liberté).En son temps, Tocqueville fut un opposant à l’autoritarisme de Napoléon III…
Voilà donc les désagréments psychologiques qui parasitent nos sociétés démocratiques : ce double sentiment fiévreux et insatiable de l’inégalité et de l’insécurité. Jalousie et peur pour ses biens et sa personne telles sont les pulsions maladives de l’homme démocratique qui ouvrent un boulevard aux démagogues.
Tocqueville est perspicace pour décrire les vices de la démocratie mais craint plus encore un autre danger, bien plus grave et révoltant: le maintien ou la réinstallation de discriminations sociales dans une société par principe égalitaire. Elles nourissent l’humiliation et la violence politique.
Tocqueville déclare sa “haine” des discriminations raciales lorsqu’il relate les ravages de l’esclavage des noirs aux Etat-Unis. En Europe, il redoute la formation d’une “aristocratie industrielle ” qu’il décrit comme plus “cruelle” encore que l’aristocratie féodale.
Or, dans nos sociétés contemporaines multiculturelles, tout porte à croire qu’un ressort caché de la remise en cause de l’Etat Providence est que certains répugnent à financer un système qui “profite” plutôt à des personnes issues d’autres cultures.
De nombreuses études montrent, en outre, que la mobilité sociale (”l’ascenseur social”) est remise en cause y compris aux Etats-Unis. La reconstitution de barrières éthnico-sociales, voilà ce que Tocqueville aurait nommé “un monstre dans l’état social” C’est justement ce que les néoconservateurs minimisent. Une pensée actuelle, nous semble t-il, dont la subtilité est obscurcie par des commentaires partiaux.
C’est à l’aspect “réformateur social” de Tocqueville, c’est-à-dire aux remèdes qu’il préconise pour sauvegarder la liberté, que le billet suivant s’intéressera.

