“On n’a pas le droit sur la misère humaine de faire de l’idéologie“…non ce n’est pas une réplique de série B mais l’argument qu’a choisi Nicolas Sarkozy pour justifier son plan emploi. En réalité, plus que jamais, une certaine idéologie est aux commandes.
Créer 100 000 emplois aidés dans le secteur non marchand c’est être pragmatique dit-on. Mais alors, que faisait-on auparavant? De l’idéologie ? Il faut le croire puisque 83000 emplois aidés avaient été supprimés ou non reconduits entre janvier et juillet (Chiffres disponibles à la Dares, p.4) et que seulement 4000 emplois aidés prévus dans le cadre de la politique de la ville (sur 45000) ont vu le jour.
L’action du Gouvernement est conduite au nom d’une vision néolibérale qui semble trouver dans la crise une motif d’accélération : proposition de généraliser les CDD en levant toutes les restrictions, extension du travail le dimanche…D’ailleurs, le Médef se félicite que l’on s’attaque aux ”tabous” de la société française. Vive la crise.
La priorité de Nicolas Sarkozy n’a jamais été la lutte contre le chômage mais plutôt la “fluidification” du marché du travail. Les chiffres de l’Anpe montrent que parmi les offres de travail ce sont les contrats les plus précaires (de moins d’un mois ) qui progressent le plus et les fins de CDD sont de loin la première cause de sortie de l’emploi. En période de ralentissement, les libéraux en tirent la conclusion qu’il faut encore plus recourir à ce type d’emplois…le RSA constituant le volet “social” de cette politique.
Or notre société est exposée à une forte augmentation du chômage, comme on le constate aux Etats-Unis, au Royaume Uni et en Espagne. En effet, depuis un an les entreprises avaient maintenu globalement leurs effectifs au prix d’une réduction impressionnante des gains de productivité et d’une suppression drastique des contrats d’intérim. Avec la baisse actuelle de la demande ce sont désormais tous les emplois qui sont menacés. On ne voit pas en quoi la multiplication des CDD rassurerait les entreprises.
Un plan de relance de la consommation s’impose mais après des décennies de rigueur sait-on encore comment relancer avec efficacité la demande? Est-on capable de revenir sur 20 ans de stratégie économique favorable aux revenus du patrimoine et aux salaires les plus élevés?
Thierry Desmarest, Président du conseil d’administration de Total conteste la “maturité” économique de ses concitoyens. Dans un article paru dans les les Echos du samedi 21 juin (”Les Français se racontent des fables”), il qualifie l’attachement aux 35heures de comportement schizophrène car les français “savent au fond d’eux mêmes que la seule façon de gagner durablement du pouvoir d’achat est de travailler plus dans des entreprises plus compétitives”. CQFD.
Sur quels arguments se fonde cette intime conviction? Un seul: contrairement à un idée reçue, les gains de productivité seraient trop faibles pour compenser le coût des 35heures. On surestimerait amplement la productivité française qui pour une part importante résulterait du faible taux d’emploi des jeunes ainsi que des seniors. L’argument est connu mais résiste-t-il à l’analyse?
Renaud Bourlès et Gilbert Cette, ont publié en juin 2006 une étude consacrée à l’évolution de la productivité des principaux pays industrialisés relativement à celle des Etats-Unis. Leur démarche consiste à neutraliser l’impact des différences de comportement d’emploi sur les rendements horaires. Par exemple, dans le cas de la France, ils estiment la productivité horaire qui serait la notre avec un taux d’emploi et une durée du travail identiques à ceux des Etats-Unis.
- La France conserve une avance confortable (de l’ordre de 17% de productivité horaire supplémentaire) par rapport à ses principaux partenaires commerciaux de la zone euro.
-Depuis 10 ans, on peut regretter la dégradation de la productivité française par rapport aux Etats-Unis mais cela ne prouve pas qu’il faut travailler plus puisque les chiffres sont obtenus justement dans la situation fictive où nous adopterions les normes américaines de mobilisation de la main d’oeuvre. Dans le meilleur des cas, travailler plus ne changerait rien.
On le voit, s’il faut chercher un point de croissance ce n’est pas par la “sudation” (travailler plus) mais plutôt par “l’inspiration” (travailler mieux) Or c’est l’inverse que fait ce Gouvernement qui s’échine à réduire les subventions publiques à la formation du capital humain (réduction du nombre d’enseignants, diminution de l’impôt sur le revenu…)
Pour mettre des mots sur cette allergie gouvernementale vis-à-vis des lois Aubry, avançons une hypothèse “culturelle”: En 1998, appliquer les 35 heures revenait à prendre pour référence les horaires pratiqués dans le secteur tertiaire non marchand par des fonctionnaires le plus souvent de sexe féminin. Un véritable affront à l’imaginaire libéral-conservateur.