Ultrasons anti-jeunes et bio-pouvoir
Le Mosquito est un objet révolutionnaire destiné à dissiper les attroupements de jeunes au pied des immeubles, des hôtels, ou des commerces. Quand toute discussion est jugée inutile, il assure calme et sérénité à ses heureux propriétaires grâce à l’émission d’ultrasons auxquels seuls les moins de 25 ans sont sensibles.
Le mosquito ne tombe pas du ciel, il s’agit de la version civile d’une arme non létale à ultrason , le LRAD (Long ranger acoustic device) produite par la firme American technology corporation.

Véritable “bombe sonore” capable également de provoquer des troubles intestinaux et visuels, le LRAD aurait été testé dès 2000 dans la marine de guerre américaine et récemment a permis de disperser des pirates somaliens qui tentaient d’aborder le paquebot Seabour Spirit.
La diffusion du Mosquito n’est pas sans susciter des réactions. Dernièrement, la justice française a condamné un particulier pour l’avoir installé sur sa façade, provoquant ainsi une gêne sonore à tout le voisinage. Ces agissements ont été réprouvés par les pouvoirs publics.
Faisons appel au philosophe Michel Foucault pour tenter d’interpréter ce phénomène.
De quel type de pouvoir le Mosquito est-il le révélateur?
Foucault a décrit comment le pouvoir traditionnel, qu’il définit comme celui de prendre la vie, à cédé la place à un pouvoir dont la vocation est de gérer la vie. Désormais le pouvoir pénètre au coeur des individus et de leur corps non pas pour réprimer mais inciter. Moins coûteux que le précédent, il est adapaté à des économies où les flux de richesses, de personnes et de capitaux ne doivent pas être ralentis. C’est l’entrée inédite de la vie dans le régime du pouvoir que Foucault nomme le bio-pouvoir.
Ce pouvoir est inventif, calculateur, productif dans ses deux modalités d’application:
-Une action sur les corps individuels à travers tout d’abord un travail disciplinaire sur les gestes et attitudes ( ex: à l’usine, le reglage et la supervision des gestes ouvriers de façon à obtenir le meilleur rendement possible) puis plus tardivement une action sur l’environnement des individus destinés à s’auto-contrôler.
-Une régulation des populations dans leur ensemble, à travers des politiques de maximisation de la vie (longévité, hygiène, natalité, couverture des risques sociaux…) et des techniques d’expertise (démographie, statistiques, économie…) qui forment la dimension bio-politique.
Foucault ne conçoit jamais le bio-pouvoir comme une sorte de “Big Brother”, en face duquel l’individu serait aussi transparent que dépourvu d’initiative.

Au contraire, le bio-pouvoir est décentralisé, diffus, il émerge à partir de micro-décisions. Il prend la forme un réseau et non celle d’une pyramide dont le sommet serait occupé par un groupe indentifiable.
Le pouvoir est immanent à un ensemble de mécanismes spécifiques qui forment une “machinerie dont nul n’est titulaire“. Personne n’est hors de la machine, personne n’a à lui seul la responsabilité de son fonctionnement- Xavier Guchet
Foucault attire notre attention sur le fait que l’escalade dans la technicité à laquelle se livre le pouvoir est le signe de sa régulière mise en échec…et de sa vivacité…
Par nature, les boîtiers anti-jeunes relèvent du bio-pouvoir puisqu’ils tiennent plus de la dissuasion que de la répression. On sait qu’il s’agit d’une application de recherches réalisées dans le domaine des armes non létales (Georges Henri Bricet des Vallons).
Au plan symbolique, les ultrasons anti-jeunes sont une illustration de la “peine analogique” décrite dans “Surveiller et Punir”. Un pouvoir est d’autant plus efficace qu’il avance masqué et pour cela la peine idéale est celle qui entretient une forte proximité avec le délit commis. Découlant de l’infraction, elle apparaît naturelle (par exemple, un chômeur supposé paresseux sera condamné à travailler). Il faut agir ”la base du mal”. Ici, les jeunes subissent une nuisance sonore en retour de la nuisance qu’ils sont accusés d’occasionner au voisinage par leur présence. A la différence d’une simple vengeance, on recherche ici une incitation efficace: la peine (gêne sonore) doit être juste supérieure au bénéfice que procure le ”délit” (par exemple converser entre amis au pied de l’immeuble)

Sur un plan technologique, la création d’un environnement sonore hostile exerce une violence sur les corps tout en utilisant “le corps de sorte qu’il “parle” contre soi “(cf Democrypte in le Blog Bétapolitique , à propos de la biométrie)
C’est l’ aspect qui soulève le plus d’indignation car les individus ciblés sont enfermés dans leur catégorie, ramenés à leur biologie voire à un rang proche de l’animal (le mosquito permet aussi de chasser…les moustiques) La dimension individualisante des disciplines est ici absente puisque tous les jeunes sont visés.
En tant qu’élément du bio-politique, les boîtiers anti-jeunes ne relèvent pas directement de la “maximisation de la vie“. L’ambition est moindre et concerne la gestion des flux, des déplacements de la jeunesse.
On peut établir un parallèle avec les techniques d’informatisation de l’accès à certaines cantines scolaires . C’est ainsi que notre bonne cité niçoise a été la première à imposer à des élèves le passage par une reconnaissance informatique de la forme de leur main pour s’assurer de leur présence à la cantine.

Le Mosquito est bien plus mal ressenti par les jeunes puisque c’est leur liberté première de déplacement qui est remise en cause.
Il existe une demande sociale en faveur du Mosquito émanant de particuliers. C’est l’aspect le plus triste de cette histoire, il en dit long sur l’effondrement du lien social et la montée d’un racisme anti-jeunes.
Toutefois le malicieux Michel Foucault nous aurait incité à rechercher les failles de ces dispositifs. Le Mosquito fonctionne-t-il vraiment? produira -t-il des actes de rébellion (destruction des boîtiers) ou de transgression (jeunes continuant à se rassembler avec des écouteurs…) Certains jeunes ont déja retourné le procédé “contre les adultes” et s’envoient en classe des messages via leur portable sans alerter leurs enseignants qui sont insensibles à la fréquence de la sonnerie (le teen buzz)
D’autres applications sont possibles, par exemple la “gestion” des manifestations. Réduire les “troubles sociaux” semble une des priorités de nos actuels gouvernants…
Dans la même logique discriminante et excluante, on peut s’inquiéter de certains dispositifs anti mendicité, anti vagabondage qui prennent également des formes “subtiles” comme par exemple le mobiler urbain destiné à dissuader le stationnement des “indésirables” (multiplication des plots, fauteuils inclinés sur lesquels on ne peut dormir, grillage des espaces suceptibles d’abriter des sdf…)
